La question de la restauration des monuments endommagés ou détruits est des plus complexes. Elle est posée dans l’opinion, dès 1915. La reconstruction monumentale de la France est d’abord un défi architectural. Elle n’est pas d’abord aisée pour le service des monuments historiques, dont la doctrine, forgée par la génération des architectes archéologues, est alors tout entière animée d’une volonté d’intervention minimale : entretenir et ne pas restaurer, restaurer, mais ne pas restituer, ne jamais reconstruire. Mais l’enjeu n’est pas seulement technique et ne fait pas qu’interroger les professionnels des monuments historiques : il est national et culturel.
Dès 1915, on se demande également s’il faut conserver les vestiges les plus marquants du conflit (blockhaus, observatoires, tranchées, ruines pittoresques, etc.). Une proposition de loi envisage de choisir dès maintenant quelques-uns des villages détruits pour les conserver pieusement .
En 1917, une commission des vestiges et souvenirs de guerre est instituée pour étudier les conditions de classement et de conservation des vestiges de guerre. Elle commence à travailler dans une atmosphère volontariste : n’est-on pas en train de définir une nouvelle catégorie de monuments historiques, à laquelle Paul Léon lui confère une légitimité doctrinale en publiant "Les nouveaux monuments historiques" dans L’Illustration en février 1918.
En réalité cette action s’enlise vite, se heurtant aux obstacles réglementaires, aux insuffisances de conceptualisation, à la mauvaise volonté des administrateurs, à l’hostilité plus ou moins déclarée des élus locaux et, surtout, au temps qui passe et qui efface en maints lieux les traces que l’on veut garder.
La Grande Guerre. Arras. Hôtel de ville. L'intérieur. Œuvre des Boches. Cliché SPA, éd. LL. Archives départementales du Pas-de-Calais, 5 Num 01 36/26.
En 1916, le ministre de l'Intérieur est plutôt favorable à une reconstitution fidèle et affirme qu'il faut assurer, dans la plus large mesure possible, la conservation des souvenirs historiques et archéologiques [...] le respect des paysages, des sites et des aspects pittoresques qui représentent une part importante du patrimoine artistique et moral de nos populations... Mais d'autres imaginent déjà la cité de demain, pourvue de plans d'urbanisme innovants, présentés par exemple lors de l'exposition "Cité reconstituée" à l'Esplanade des Tuileries du 23 mai au 15 août 1916.
Le débat national sur la reconstruction trouve une déclinaison locale à Arras. Il s'y colore des particularités héritées de l'histoire de la cité : si la reconstruction de l'hôtel de ville et du beffroi, symbole des libertés de la ville, ne fait guère question, le sort d'autres bâtiments moins emblématiques est en revanche plus discutable.
Arras. Cathédrale. Soldats dans la grande nef à ciel ouvert et sous la neige, [12 novembre 1918 - 4 janvier 1919], Section Photographique des Armées. Archives départementales du Pas-de-Calais, 8 Fi 176. @droits réservés
Certaines voix se positionnent contre la reconstruction de plusieurs édifices. Par exemple, l'affectation à usage de cathédrale de l'église abbatiale Saint-Vaast, édifice mal-aimé et souffrant du discrédit général de l'architecture religieuse du XVIIIe siècle créent un point de fixation.
La position de Fernand Sabatté, responsable du service de protection des monuments et œuvres d'art de la zone des Armées, est clairement contre la reconstruction. Et son cas n'est pas isolé. Dans un article du Lion d'Arras du 15 juin 1917, Jean Darras soutient une position analogue :
De l'effroyable désastre qui s'est abattu sur Arras il faut que la face de notre ville garde une cicatrice : souvenir glorieux d'un vieux combattant ; témoin des misères passées ; masque sanglant qui dira que la croix d'honneur fut bien méritée ; leçon amère qui à toute heure rappellera à nos enfants le devoir d'être prêts".
Il poursuit : "Arras a fait la guerre ; qu'il ne l'oublie pas ; et qu'il ne permette pas aux autres de l'oublier ; le soldat rougit-il de montrer que la blessure a marqué sa chair ? [...] Et à ce moment où le monde chrétien fête la Résurrection, ne pensons-nous pas naturellement à la plaie du cœur que garda dans sa gloire le Christ ressuscité ?
Et de proposer de construire une nouvelle cathédrale entre l'hôtel de ville, les rues Saint-Géry, des Récollets, des Grands-Véziers et la place de la Vacquerie.
Arras. Cathédrale. Vue intérieur d'un autel dévasté, [18 novembre 1918], Section photographique des Armées. Archives départementales du Pas-de-Calais, 8 Fi 198. @droits réservés
Dès janvier 1919, l'architecte en chef des monuments historiques Pierre Paquet présente un rapport à la commission supérieure des monuments historiques dans lequel il prend fermement position pour la restauration de la cathédrale :
- les ruines ne peuvent pas techniquement être conservées ;
- la restauration est possible ;
- elle coûte moins cher qu'une construction neuve ;
- la cathédrale fait partie du magnifique ensemble du palais Saint-Vaast, lui-même très restaurable.
Il reçoit le soutien de l'évêque, Mgr Julien. Dans un courrier adressé au ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts, l'évêque réclame une intervention en ce sens, dénonçant, sans le nommer, les propos de Sabatté : "J'ai peut-être quelque droit à être entendu dans le débat".
Ablain-Saint-Nazaire : le curé et le maire dans les ruines, vers 1919, Section photographique de l'Armée. Archives départementales du Pas-de-Calais, 8 Fi 505. @droits réservés
Ce cliché évoque le désarroi des premiers habitants de retour dans leur village. Situé au pied de la colline de l'Artois, la commune d'Ablain-Saint-Nazaire est totalement ruinée. La destruction de son église, considérée comme un joyau de l'art gothique flamboyant, célèbre avant-guerre pour son portail sculpté, est durement ressentie.
Ablain-Saint-Nazaire. Église en ruines. Côté sud-est, [24-27 septembre 1917], Section photographique des Armées. Archives départementales du Pas-de-Calais, 8 Fi 499. @droits réservés
Par une ironie du sort, cet édifice avait su attirer au XIXe siècle l'attention des archéologues et c'est grâce à la mobilisation des sociétés savantes qu'il avait pu être restauré. Peut-être est-ce cette place particulière dans la construction de la conscience patrimoniale départementale qui lui vaut d'être finalement, cas rare mais non unique, conservée à l'état de ruine témoignage.
Ablain-Saint-Nazaire (Pas-de-Calais). 5639. Vue aérienne, [1920-1940], coll. Christophe Lefebvre, Vimy. Archives départementales du Pas-de-Calais, 4 Fi 1846.
Par une ironie du sort, cet édifice avait su attirer au XIXe siècle l'attention des archéologues et c'est grâce à la mobilisation des sociétés savantes qu'il avait pu être restauré. Peut-être est-ce cette place particulière dans la construction de la conscience patrimoniale départementale qui lui vaut d'être finalement, cas rare mais non unique, conservée à l'état de ruine témoignage.
Monchy-le-Preux. Charron Mercier, dossier n° 3531, 5 août 1921. Archives départementales du Pas-de-Calais, 8 Fi 2076.
Le cas du village de Monchy-le-Preux est extrême. Certains membres de la commission des vestiges de guerre émettent rapidement l'opinion que la conservation de grands ensembles de ruines est à la fois plus aisée et plus parlante que celle de multiples vestiges dispersés.
Dans le Pas-de-Calais, le village de Monchy-le-Preux est proposé pour être conservé en entier à l'état de ruines ; un nouveau village serait reconstruit à proximité. On parle en même temps de Coucy-le-Château, de Montfaucon ou d'un quartier de Verdun.
Dès l'origine, l'idée se heurte à l'opposition déterminée du préfet. Les choses traînent en longueur et, le 12 juin 1920, le maire implore une décision rapide, la reconstruction du village restant en suspens. Il est soutenu par le sénateur Bachelet. Le 13 août 1920, le ministre des Beaux-Arts renonce, déclarant se contenter d'une couverture photographique et de l'apposition de plaques commémoratives.
Photographie d'un abri bétonné protégé au titre des vestiges de guerre par Paul Decaux, vers 1920. Archives départementales du Pas-de-Calais, 45 J 516.
L'architecte en chef des monuments historiques Pierre Paquet propose en décembre 1920 de classer quatre abris bétonnés situés sur la route d'Arras à Souchez. Il est suivi par le ministre des Beaux-Arts qui demande au préfet de faire prendre des mesures conservatoires.
De fait, un cliché pris par Paul Decaux, architecte ordinaire des monuments historiques, montre un des abris entourés de fils barbelés et signalé par un panneau "Abri classé monument historique. Ne pas démolir". Ils ne sont pourtant pas conservés.
Abri bétonné en ruine à Beaurains, proposé en avril 1921 au classement parmi les monuments historiques comme vestige de guerre, par l'architecte Paul Decaux. Archives départementales du Pas-de-Calais, 5 Fi non coté.
Le sort du blockhaus de Beaurains est également typique. La structure est remarquable : elle attire le regard et bénéficie d'une certaine renommée. Il est inscrit sur les listes préparatoires des services des monuments historiques sans pour autant faire l'objet de mesures conservatoires. Bien au contraire le propriétaire, soucieux de hâter la remise en culture de ses terres, se plaint à son député, Georges Barthélemy, de cet état de fait. Ce dernier relaie vigoureusement le désir de cet habitant : l'abri est déblayé.