Bien que le travail des enfants existe depuis fort longtemps, il faut attendre la première moitié du XIXe siècle pour que soit encadré réglementairement leur emploi. Au cours des décennies suivantes, un ensemble de lois viendra compléter le dispositif légal de protection, jusqu'à rendre l'école obligatoire en 1882.

Les conditions de travail dans les mines et l'industrie étant particulièrement pénibles, les enfants sont effectivement souvent les premières victimes d'un système brutal et inégalitaire. 

Légiférer sur le travail des enfants

Le travail des enfants n’apparaît pas à l’ère industrielle. Depuis longtemps déjà, on fait appel à la main-d'œuvre juvénile pour les travaux des champs ou chez les artisans. L’enfant est paysan, maçon, ouvrier, ramoneur ou employé dans les manufactures.

Au milieu du XIXe siècle, le docteur Louis-René Villermé décrit dans un rapport accablant les misérables créatures hébétées par un inconcevable excès de travail, et réduites à l’état des machines dont elles ne sont plus que les accessoires obligés . En s’appuyant sur cette enquête, les députés catholiques sociaux font voter, le 22 mars 1841, la loi Montalembert qui interdit le travail des enfants de moins de huit ans et en limite la durée jusqu’à seize.

Il s’agit de la première loi réglementant le travail des mineurs en France. C’est également la première fois que l'État intervient dans les relations entre patrons et salariés.

Loi relative au travail des enfants employés dans les manufactures, affiche, 22 mars 1841. Archives départementales du Pas-de-Calais, 17 FiC 528.

La loi sur le travail des enfants votée en 1841, bien qu’elle ait prévu des inspecteurs pour en contrôler le respect, est peu appliquée. Jusqu’en 1881, l’école n’est pas obligatoire et représente un coût pour les familles, alors que le travail des enfants est une source de revenus complémentaires.

Le 2 novembre 1892, est adoptée une nouvelle loi sur le travail des enfants, des filles et des femmes dans les établissements industriels. Elle interdit de faire travailler les enfants de moins de 13 ans, limite la journée de travail à 10 heures pour les enfants de 13 à 16 ans et interdit le travail de nuit aux femmes et aux mineurs. Elle prévoit également le renforcement des pouvoirs des inspecteurs du travail, chargés de faire respecter les normes d’hygiène et de sécurité des travailleurs.

Principales dispositions de la loi du 2 novembre 1892. Archives départementales du Pas-de-Calais, M 2042.
Modèle de certificat d’aptitude physique pour les enfants de 12 à 13 ans. Archives départementales du Pas-de-Calais, M 1647.

La loi de 1892 fixe à treize ans révolus l’âge d’admission des enfants dans les usines, manufactures, mines, chantiers et ateliers.

Mais les enfants munis du certificat d'études primaires et d’un certificat d’aptitude physique peuvent être employés à partir de douze ans.

Une demande d'explications, carte postale, [1904-1906]. Archives départementales du Pas-de-Calais, 5 Fi 951/55.

Les enfants au travail

Au XIXe siècle, l’industrie minière constitue la plus importante activité du département. Les enfants y accompagnent leur père dès l’âge de huit ans, mais les galibots ne peuvent exécuter le pénible travail de mineur. Pour "faire du carbon", il faut avoir au moins vingt-deux ou vingt-cinq ans.

Les plus jeunes suivent un cursus qui les conduit du jour au fond (à partir de dix ans), où ils occupent tour à tour les fonctions d’aide au boisage, au déblaiement, au tri.

Jusqu’à l’âge de 13 ans, ils apportent le matériel et les outils, s’occupent du nettoyage. Les hercheurs, chargés du transport du charbon, ont entre 13 et 20 ans.

Pour éviter les explosions de poches de grisou, les lampes de sûreté deviennent indispensables pour la sécurité des mineurs. Elles font l’objet d’un soin et d’une attention particulière. 

Le porteur de lampes, carte postale, [1904-1906]. Archives départementales du Pas-de-Calais, 5 Fi 951/64.

Dans les usines et les industries, les enfants connaissent des conditions de travail extrêmement difficiles, dues en partie aux lacunes de la législation concernant le recours aux enfants ouvriers.

Au cours du XIXe siècle, de nombreux médecins alertent sur la surmortalité des mineurs employés dans certaines industries particulièrement dangereuses comme les mines, le textile ou la métallurgie. Les enfants sont aussi victimes de maladies pulmonaires, de déformations osseuses ou de scrofule. En 1874, une commission parlementaire permet une prise de conscience de la fragilité de l’enfant évoluant dans le milieu industriel.

La loi votée le 19 mai de la même année pose les bases de la protection de l’enfance au travail. Si cette loi permet l’amorce d’une évolution des mentalités, sa mise en œuvre est compliquée et son champ d’application, limité au monde industriel, n’est pas suffisant.

Dénombrement des enfants employés dans l’industrie des tulles de la ville de Calais, 26 février 1857. Archives départementales du Pas-de-Calais, M 1386.

Suite à la loi promulguée en 1841, des rapports sur le nombre d’enfants de 8 à 16 ans employés dans les ateliers sont demandés aux municipalités.

Les femmes et les enfants représentent alors 75 % de la main-d'œuvre textile.

À Calais, dans les ateliers de fabrication de tulle, les jeunes enfants, souples et agiles, sont utilisés pour réparer les fils brisés sous les métiers à tisser en marche, nettoyer les bobines encrassées, ramasser les fils de coton.

Ils sont aussi chargés de surveiller les machines.

Livret ouvrier d’Édouard Demagnez, hercheur aux mines de Courrières, âgé de 14 ans et demi, 1892. Archives départementales du Pas-de-Calais, S 1270.

Le livret ouvrier est mis en place au milieu du XIXe siècle.

Il est délivré par les maires des communes et les commissaires des grandes villes.

Il précise :

  • le nom de l’ouvrier,
  • son prénom,
  • son âge,
  • ses lieux de naissance et de résidence,
  • sa profession,
  • le nom du maître chez lequel il travaille.

Les ouvriers doivent le faire viser par les autorités publiques lorsqu’ils changent de résidence.

Livret ouvrier d’Édouard Demagnez, hercheur aux mines de Courrières, âgé de 14 ans et demi, 1892. Archives départementales du Pas-de-Calais, S 1270.
Procès-verbal d’inspection dressé par Jules Pellerin, inspecteur départemental du travail des enfants et des filles mineures, Verquin, 10 novembre 1884. Archives départementales du Pas-de-Calais, M 1647.

Un procès-verbal d'inspection (transcription)

" Nous, Pellerin Jules, Inspecteur départemental du travail des enfants et des filles mineures dans l'industrie de la 6e circonscription, résidant à Boulogne-sur-Mer, dûment commissionné et assermenté, nous étant transporté muni de notre commission à Verquin, canton de Béthune, arrondissement dudit, dans la fabrique de sucre de M. Calonne, soumise au régime de la loi du 19 mai 1874, avons reconnu ce qui suit :

1. 10 garçons de 12 à 15 ans non pourvus du certificat d'instructions travaillant 10 heures par jour au lieu de 6 heures et ne fréquentant pas l'école (contravention à l'article 9 de la dite loi) avouée par le directeur et les enfants.

2. 5 filles de 16 à 21 ans employées à un travail de nuit (contravention à l'article 4 de la dite loi) avouée par le directeur

3. 10 garçons de 10 à 15 ans et 10 filles de 16 à 21 ans ne possédant pas de livrets ; le registre réglementaire pour l'inscription des enfants n'existant pas dans l'établissement (contravention à l'article 10 de la dite loi). Constatation faite par l'inspecteur.

4. la loi du 19 avril 1874 et le décret du 22 mai 1875 ne sont pas affichés dans l'établissement (contravention à l'article 11 de la dite loi). Constatation faite par l'inspecteur. "

Concilier travail et école

Les rédacteurs de loi de 1874 affirment la reconnaissance d’un droit à l’instruction pour les enfants qui travaillent. L’employeur a l’obligation de s’assurer que l’enfant a reçu ou reçoit une instruction primaire. Mais cette exigence peine à se mettre en place, car il est difficile d’être à la fois ouvrier et écolier.

Circulaire concernant les écoles en faveur des enfants employés dans l’industrie adressée par le Ministère de l’Instruction publique au préfet du Pas-de-Calais, 14 février 1882. Archives départementales du Pas-de-Calais, M 1223.

Transcription.

" Mon collègue M. le Ministre de l'Agriculture et du Commerce a appelé mon attention sur les difficultés que rencontre l'application de la loi du 19 mai 1874 sur le travail des enfants et des filles mineures employées dans l'industrie.

Les rapports des Inspecteurs divisionnaires signalent un grand nombre de localités dans lesquelles les enfants sont dépourvus des moyens d'acquérir le certificat d'instruction élémentaire exigé par la loi faute d'écoles établies dans les manufactures ou de cours spéciaux faits aux heures où ils ne sont pas employés par leurs patrons.

Il importe de remédier sans retard à un tel état de choses. Aussi ai-je demandé à M. le Ministre de l'Agriculture et du Commerce de faire une enquête à ce sujet et de m'indiquer les villes où le besoin d'écoles en faveur des enfants employés dans l'industrie se ferait particulièrement sentir."

En 1882, le ministre de l’Instruction publique, Jules Ferry, rend obligatoire l’éducation primaire, ce qui a pour conséquence une augmentation importante du nombre d’écoles, notamment d’écoles de fabrique ou d’établissements, ouverts pour leurs jeunes ouvriers par les industriels eux-mêmes. Grâce à ces mesures, l’illettrisme recule de manière significative dans les usines au début du XXe siècle.

Atelier d'imprimerie de l'armée française, à Calais. Photographie, [1914-1918]. Archives départementales du Pas-de-Calais, 43 Fi 394.

Quand la guerre s'en mêle...

Durant la Première Guerre mondiale, alors que les hommes sont mobilisés sur le front, les femmes et les enfants sont appelés à participer à l’effort de guerre en les remplaçant dans les postes qu’ils occupaient avant la mobilisation.

Les adolescents exécutent le travail masculin dans les champs, et travaillent dans les usines pour obtenir un salaire (le quart de celui d’un homme) et soulager un peu le travail maternel.