Cette guerre totale mobilise tous les moyens. Le combat ne se situe pas seulement en première ligne, puisqu'à l'arrière, toute la population civile s'investit pour soutenir l'effort de guerre.

Non loin du front, les soldats pansent leurs plaies, physiques et psychologiques. Ils trouvent refuge dans les diverses structures hospitalières et se distraient avant de retourner en première ligne. Les femmes s'engagent à divers niveaux et remplacent les hommes dans les usines ou les champs. Les civils vivent au jour le jour, tentant de faire face aux pénuries de ravitaillement et craignant les quotidiennes attaques aériennes. Les habitants de zones occupées fuient et abandonnent tout pour s'engager sur les routes qui les conduisent vers l'inconnu.

Dortoir du camp de prisonniers pour officiers de Halle en Allemagne. Au centre : Émile Bernard (1891-1971), lieutenant au 208ième régiment d'infanterie. Halle (Saxe-Anhalt, Allemagne), 1915. Tirage photographique, 13 x 18 cm. Collection privée.

Dès 1915, près de dix millions de civils et de militaires sont faits prisonniers et internés dans les quelques trois cents camps mis en place par les autorités allemandes Localisés en Allemagne mais aussi en zone occupée, et notamment dans le nord et l’est de la France, ceux-ci accueillent Français, Belges, Russes, Italiens, Américains, Japonais, etc., issus de toutes catégories sociales. On distingue plusieurs types de camps :

  • les Mannschaftslager, camps de base composés de baraques en bois,
  • les Durchgangslager, camps de transit vers les camps de détention,
  • des camps de représailles situés dans des régions rudes,
  • enfin les camps d’officiers.

Ces derniers bénéficient de conditions de vie moins pénibles que celles subies par les hommes de troupe. Ils disposent de lits au lieu de sacs de paille, de pièces spécifiquement aménagées pour les repas. Dispensés de travail, ils peuvent s’adonner quotidiennement au sport et à l’étude. Toutefois, la plupart d’entre eux souffrent de l’éloignement familial. Bien qu’autorisée, la correspondance est confrontée aux limites de la censure.

Émile Bernard, lieutenant au 208ième régiment d'infanterie, s’est retrouvé prisonnier de guerre dans le camp d’officiers de Halle-sur-Saale (Saxe), au cœur de l’Allemagne. De 1915 à 1918, il enchaîne cinq camps d’internement d’officiers, dispersés aux quatre coins du pays.

Nettoyage, par des soldats allemands, des abords du monument aux victimes de la catastrophe de Courrières, sur la place de la Mairie, après un bombardement britannique. Sallaumines, [1914-1918]. Tirage photographique, 13 x 18 cm. Bundesarchiv, Bild146 2008 0071.

L’occupation allemande est particulièrement éprouvante pour les populations se trouvant sous leur joug. Les témoignages décrivent la mise en place d’un régime très dur, mené par une politique d’intimidation (rançons, expulsions, privations de libertés individuelles ou collectives, etc.), l’objectif étant de faire des exemples pour s’assurer de la bonne coopération des habitants.

Les pillages sont fréquents au moment de l’invasion et la réquisition des vivres se fait au détriment de la population, ce qui constitue un viol de la convention internationale de La Haye (qui fixe les obligations imposées à une autorité militaire sur l’administration de la population d’un territoire occupé).

Les civils sont aussi parfois réquisitionnés pour la culture des champs ou la remise en état des infrastructures endommagées par les combats, bien que le nettoyage de la place de la Mairie, à Sallaumines, ait ici été effectué par des soldats allemands.

Initialement élevé en 1909, le monument à la catastrophe de Courrières a été détruit durant la guerre, puis reconstruit par les architectes Jean-Baptiste Goniaux et René-François Delannoy.

Soldats britanniques, vraisemblablement de la 34ième division d'infanterie, devant la bibliothèque de division. Frévent, 26 février 1918. Prise de vue : sous-lieutenant David McLellan. Photographie négative sur plaque de verre, 10 x 12,6 cm. Imperial War Museum, Q 8535.

Tous les soldats s’accordent pour dire que l’attente est longue en première ligne. Les distractions étant plutôt rares au fond des tranchées, ils lisent, écrivent ou jouent aux cartes pour tromper leur ennui.

Un peu à l’arrière du front, ils trouvent davantage de récréations. En effet, les autorités ont vite compris qu’il fallait les distraire pour leur faire oublier temporairement les horreurs de la guerre et maintenir leur moral. C’est pourquoi un certain nombre de mesures sont prises, comme l’Œuvre du théâtre aux armées qui offre des représentations théâtrales gratuites aux soldats du front, ou encore l’organisation de revues, déjà très en vogue avant-guerre.

Les poilus pratiquent aussi la danse, le chant, font du sport, apprivoisent des animaux ou confectionnent de petits objets dans des matériaux de récupération.

La mixité sociale dans les rangs de l’armée a sans doute permis aux combattants ruraux de découvrir des loisirs jusque là réservés aux seuls citadins.

Visite des ateliers de réparations de la base britannique par le président du Conseil Aristide Briand. Calais, 26 juin 1916. Tirage au gélatinobromure d’argent, 12,8 x 18 cm. Archives départementales du Pas-de-Calais, 43 Fi 133.

Durant les hostilités, on observe une importante présence britannique dans notre région (plus de 1 700 000 soldats ont transité par la gare de Boulogne). La situation géographique de la Côte d’Opale la rend stratégiquement idéale pour l’implantation de leurs camps ; c’est pourquoi les tommies prennent leurs quartiers dans les cantonnements d’Étaples, Calais, Dunkerque, Anvers, sans oublier le grand quartier général présent à Saint-Omer à partir d’octobre 1914, puis à Montreuil-sur-Mer dès février-mars 1916.

La cohabitation avec la population locale s’est globalement révélée cordiale. Les Britanniques imposent certaines restrictions aux civils (couvre-feu, réquisition de matériels, etc.) qui sont généralement bien acceptées par la population, d’autant que ces soldats témoignent d’une réelle bienveillance à leur égard et qu’ils soutiennent financièrement l’économie locale par leurs dépenses.

Pourtant, cet afflux massif de "sauveurs" n’a pas toujours été reçu avec autant d’indulgence ; on note tout de même certains accrochages, entre heurt des cultures et appropriation des ressources naturelles, telle l’exploitation intensive et parfois anarchique des forêts du Pas-de-Calais.

Réfugiés belges quittant Calais pour l'Angleterre. Calais, octobre 1914. Prise de vue : lieutenant J. Singleton. Tirage au gélatinobromure d’argent, 10,8 x 14,8 cm. Archives départementales du Pas-de-Calais, 43 Fi 45.

Toute guerre engendre son cortège de réfugiés. Entre 1914 et 1918, on estime que plus de 1 500 000 belges (soit 20 % de la population) ont pris le chemin de l’exil. Quelques 325 000 ont trouvé refuge en France, les autres sont accueillis aux Pays-Bas et au Royaume-Uni.

Début octobre 1914, les premiers convois de réfugiés arrivent dans les villes portuaires du Pas-de-Calais. Les instructions ministérielles stipulent en effet qu’ils doivent être évacués par paquebots puisque les voies ferrées sont réservées au transport de troupes.

En quelques semaines, plus de 80 000 réfugiés belges vont ainsi entrer dans Calais, en attendant de gagner une nouvelle terre d’accueil. Mais la logistique maritime a du mal à s’organiser et les navires tardent à arriver, ce qui provoque rapidement une surpopulation des villes côtières. Les administrations tentent de gérer au mieux l’afflux massif de ces déracinés avant leur transfert vers l’arrière.

Ils sont répartis dans toute la France, mais on remarque certaines zones de concentration plus importante en Seine, Seine inférieure ou encore dans le Calvados.

Groupe de femmes et d'enfants devant l'entrée d'un abri contre le bombardement, près d'un coron. Noeux-les-Mines, vers le 20 janvier 1918. Prise de vue : Marcel Lorée. Tirage au gélatinobromure d’argent, 13 x 18 cm. Archives départementales du Pas-de-Calais, 8 Fi 1044.

Les villes situées à proximité du front sont très fortement exposées aux bombardements. C’est le cas de Nœux-les-Mines, commune du bassin minier représentant un enjeu stratégique car économique pour les belligérants.

Les habitants qui n’ont pas pu ou n’ont pas voulu partir vivent dans la peur permanente de voir un obus s’écraser sur leur maison. Ils aménagent des abris de fortune dans leurs caves ou leurs jardins, ou mutualisent leurs faibles moyens pour en créer des collectifs, comme ici sur cette photographie où l’on voit un abri, sans doute consolidé par des gravas d’habitations.

À la moindre alerte, femmes, enfants et personnes âgées convergent vers ce point de rassemblement et, alors que le ciel gronde au-dessus d’eux, ils tirent profit de cette promiscuité forcée en tentant de se rassurer mutuellement.

Ces lieux d’insupportable attente deviennent parfois des lieux de vie, d’échange et de rencontre où se tissent de forts liens d’amitié et où s’organise la solidarité.

Du vin et du chocolat : deux blessés profitant de quelques douceurs disponibles en temps de guerre. Sans lieu, [1914-1918]. Tirage-contact d’après une plaque de verre photographique, 13 x 18 cm. Archives départementales du Pas-de-Calais, 4 Fi 1920.

La science médicale connaît d’incroyables progrès durant la guerre : lutte contre les épidémies (les premières campagnes de vaccinations de masse permettent l’éradication de la fièvre typhoïde en 1917), découverte de nouvelles pathologies avec l’apparition des gaz de combats, prise de conscience concernant l’hygiène et l’aseptisation, apparition d’appareils de radiographie, etc.

Mais c’est surtout la chirurgie qui bénéficie de la plus grande avancée. Avec l’utilisation accrue de l’artillerie, des blessés d’un genre nouveau peuplent les postes de secours. Face à l’ampleur et à la gravité de leurs blessures, les médecins doivent repenser leurs protocoles de soins et imaginer de nouvelles techniques. Les amputations deviennent monnaie courante et les premières greffes de peau sont réalisées, notamment sur ceux qu’on appellera les "gueules cassées".

Au lendemain du conflit, on recense 300 000 mutilés de guerre.

Tente du personnel féminin de l'armée britannique, rue Mollien. Calais, [1914-1918]. Tirage photographique, 17 x 12 cm. Archives départementales du Pas-de-Calais, 43 Fi 128.

Alors que les hommes sont mobilisés sur le front, les femmes sont appelées à participer à l’effort de guerre en les remplaçant dans les postes qu’ils occupaient avant la mobilisation. En prenant le chemin des usines et des champs, elles découvrent bien souvent des métiers qui leur étaient jusque là inconnus, voire interdits.

En 1917, l’intendance militaire britannique crée le Women Auxiliary Army Corp (rebaptisé en 1918 le Queen Mary’s Army Auxiliary Corps) pour pallier au déficit de main-d’œuvre dans ses rangs. Environ 50 000 femmes vont s’engager volontairement et revêtir le même uniforme kaki que leurs congénères masculins, d’où le surnom de "kaki-girls" qui leur sera donné.

À Calais, 1 200 d’entre elles travaillent dans des bureaux de la base britannique, les dépôts, les magasins, etc. où elles occupent des postes aussi variés que commis, cuisinières, standardistes ou encore serveuses. Toutes sont logées dans deux camps établis près de la rue Mollien et veillent au bon fonctionnement de la base.

Après guerre, en 1921, leur groupe est dissous, mais une nouvelle formation militaire féminine britannique sera constituée lors de la Seconde Guerre mondiale.

Des conductrices de la First Aid Nursing Yeomanry (FANY) entretenant leurs véhicules. Saint-Omer, 28 février 1918. Copie négative d’après un tirage, 10 x 12,6 cm. Imperial War Museum, Q 10700.

L’engagement féminin revêt plusieurs formes durant le conflit. À l’arrière, des associations de femmes tentent de lever des fonds pour améliorer le quotidien des soldats. D’autres s’engagent physiquement à leurs côtés.

C’est le cas de la First Aid Nursing Yeomanry (FANY), une organisation caritative britannique créée en 1907 et affiliée à l’armée territoriale. Composée de jeunes femmes bénévoles, elle assure la liaison entre lignes de front et hôpitaux de campagne.

Dès octobre 1914, ces infirmières intrépides débarquent à Calais où elles installent deux sections d’auto-ambulances de 40 voitures. Pendant toute la guerre, elles rendent d’immenses services en France et en Belgique. Au plus près du danger, leurs ambulances sillonnent tous les champs de bataille à la recherche de soldats en perdition.

L’organisation existe toujours aujourd’hui sous le nom de Princess Royal’s Volunteer Corps.

Jeunes femmes employées dans un atelier de nettoyage et de réparation des fusils. Calais, 25 juin 1916. Tirage photographique, 12,5 x 17,5 cm. Archives départementales du Pas-de-Calais, 43 Fi 395.

La guerre totale mobilise toutes les ressources d’un pays, qu’elles soient économiques ou humaines. C’est pourquoi René Viviani, président du Conseil des ministres, lance un appel aux françaises le 7 août 1914, leur demandant de "remplacer sur le champ du travail ceux qui sont sur le champ de bataille".

C’est ainsi que les femmes prennent la place de leurs maris ou de leurs fils partis au combat. Le travail féminin n’est pas novateur puisqu’avant la guerre, elles étaient déjà près de 40 % à exercer une activité. La vraie nouveauté réside dans l’ouverture de certains secteurs d’activité, comme l’industrie de l’armement (jusque là elles travaillaient plutôt dans le textile). En 1914, elles sont 6 à 7 % à travailler dans ce type d’usine. En 1918, les "munitionnettes", comme on les appelle, représentent plus de 25 % de la main d’œuvre.

Mais cette redéfinition des rôles ne s’arrêtent pas au seuil de l’usine. Ces femmes de mobilisés doivent aussi apprendre à endosser le rôle de chef de famille à la maison et assumer seules l’éducation de leurs enfants et logistique domestique.